Droit social-GRH

Oui, nous produisons des neurones toute la vie !

Pierre-Marie LLedo est Directeur de recherche à l'institut Pasteur et au CNRS, professeur à Harvard. Il revient sur sa découverte de la régénération permanente de nos cellules neuronales.
 

Quelle découverte avez-vous faite concernant la plasticité du cerveau ?
Nous avons montré que, quel que soit son âge, notre cerveau est capable de se reconfigurer et de produire des neurones. C’est l’environnement dans lequel l’être humain évolue qui a un impact, positif ou négatif, sur notre cerveau. Charge à chacun d’exploiter le potentiel de son cerveau. Cette découverte balaie le mythe selon lequel, « à partir de 25 ans, on ne fait que perdre des neurones ».
 
Comment peut-on favoriser la production de neurones par son cerveau ?
Nous avons cerné cinq facteurs à réunir pour que le cerveau « exprime » ce potentiel :

  • S’émerveiller : se placer face à la complexité du monde et chercher à la comprendre plutôt qu’à la réduire ou à y échapper. « La sagesse commence dans l’émerveillement », nous dit Socrate.
  • Se protéger contre les pollutions sonores et visuelles : se préserver des flux continus d’information (télévision, mails, journaux gratuits, etc.) qui nous font savoir mais pas comprendre. Etre bombardé d’informations non triées est nuisible pour le cerveau et contribue à l’émergence de risques psycho-sociaux comme le burnout ou l’anxiété.
  • S’abstenir de consommer de façon chronique des psychotropes tels les somnifères, les anxiolytiques et les antidépresseurs : ces « camisoles chimiques » peuvent être utiles mais doivent rapidement être remplacées par des thérapies comportementales. De fait, elles empêchent le cerveau de fonctionner de façon optimale alors même que c’est l’activité mentale qui invite des nouveaux neurones à être produits.
  • Exercer une activité physique : elle oxygène le cerveau, l’irrigue de substances chimiques qui créent le bien-être et favorisent le fonctionnement des contacts entre neurones. On sait combien la chimie du mal-être verrouille notre cerveau. Inversement, tout ce qui contribue au bien-être encourage la production et la survie des nouveaux neurones.
  • Se tourner vers l’autre : notre « cerveau de l’altérité » ou « cerveau social » ne peut s’activer que si nous faisons face à au moins une personne (pas un animal ni un écran !). Avoir une activité mentale engagée vers l’autre favorise la production de nouveaux neurones.

Si nous réunissons ces cinq facteurs, quel que soit notre âge, nous exprimons des neurones nouveaux. A l’inverse, des personnes chroniquement stressées ou entrées dans la routine voient cette capacité de leur cerveau disparaître.
 
 
Quelles sont les incidences immédiates de cette découverte ?
Nous mesurons combien il est important de vivre dans le bien-être, qui n’est pas une question de consommation, ni d’économie, ni de productivité dans les entreprises. Chacun doit être conscient qu’il a à la fois la capacité de stimuler ou non son cerveau et les clés pour avoir une bonne santé mentale. Grâce aux plus récentes découvertes des neurosciences, aujourd’hui nous pouvons mieux nous connaître et mieux connaître les autres.
 
En quoi cette découverte peut-elle éclairer les recherches cognitives ?
Notre cerveau oscille entre deux états mentaux : le mode automatique et le mode pondéré. En mode automatique, le cerveau croit savoir. Il n’apprend rien et ne produit donc pas de nouveaux neurones. En mode pondéré, le cerveau cherche à comprendre. La plasticité du cerveau adulte a donc un lien avec sa capacité à rester plus ou moins longtemps en mode pondéré. Pour garder le plus longtemps possible son cerveau en mode pondéré, il faut nécessairement le laisser produire des nouveaux neurones en réunissant les cinq critères listés.
 
Concrètement, que recommandez-vous à ceux qui cherchent les modes pédagogiques les plus efficaces ?
Cherchez à garder le cerveau en mode pondéré ! Donnez-lui du temps (pour décortiquer les informations) et les moyens d’une attention soutenue (par exemple, en vous ménageant des pauses, en dormant suffisamment, etc.). Travaillez avec des groupes hétérogènes, avec des gens qui pensent différemment de vous. Enfin, pour éviter de tomber en mode automatique, épargnez au cerveau le travail routinier qui l’ennuie. Il ressent l’ennui psychologiquement et se verrouille physiquement. En pédagogie, veillez donc plutôt à utiliser des méthodes qui surprennent. L’apprenant doit être en interaction et ressentir des émotions. Plus les émotions sont fortes, plus on apprend vite et mieux, et plus on retient longtemps.


Propos recueillis par Pia de Buchet