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Une dégradation de la santé des femmes au travail ces dernières années ? - Entretien avec Karine Babule

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S’intéresser à la question de la santé au travail en France implique de s’intéresser au genre

Le genre a-t-il un poids particulier en matière de conditions de travail et de santé au travail ? Karine Babule, chargée de mission Organisations hybrides et Égalité au sein de l’Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail (Anact), revient sur l’évolution de la santé des femmes au travail ces dernières années.

Comment percevez-vous l’évolution de la santé des travailleurs ces dernières années ?

Lorsque nous nous intéressons à la santé des travailleurs en France, il est essentiel de garder à l’esprit que les femmes et les hommes ne sont pas présents dans les mêmes métiers. Les femmes sont en effet concentrées dans une dizaine de familles professionnelles, ce qui est à mettre en lien direct avec les données de santé des femmes et des hommes dont nous disposons.

La photographie statistique de la sinistralité au Travail en France selon le sexe de l’ANACT nous permet d’observer les évolutions concernant la santé des travailleurs en France, à partir de trois indicateurs : accidents du travail, maladies professionnelles et accidents de trajet. Et ces derniers mettent en évidence une dégradation de la santé des femmes au travail ces dernières années. Nous observons par exemple entre 2001 et 2019 une baisse des accidents du travail de 27 % pour les hommes… et une augmentation de 40 % pour les femmes ! Celle-ci concerne surtout les secteurs de la santé, de l’action sociale, du nettoyage, du travail temporaire, des services de commerce et de l’industrie alimentaire. S’intéresser à la question de la santé au travail en France implique de s’intéresser au genre, aux différents métiers occupés par ils et elles, et à la manière dont les pénibilités et risques professionnels y sont appréhendés.

De quelle façon la crise sanitaire a-t-elle participé à dégrader les conditions de travail des femmes ?

Les femmes sont plus nombreuses à occuper des postes qui n’étaient pas télétravaillés avant la crise. L’étude Tracov de la Dares réalisée en janvier 2021 identifie un certain nombre de profils dont les conditions de travail ont été dégradées durant cette période. Les femmes y sont surreprésentées. L’étude de la Dares « Télétravail durant la crise sanitaire » publiée en février 2022, montre également différents profils de télétravailleurs pour les femmes et les hommes, avec des conditions de travail et effets sur la santé différents : entre difficultés numériques, difficultés avec le matériel, pas de moyens suffisants ou adaptés, pas de contrôle informatique fréquent et une faible prise en charge de l’employeur, pour les profils où les femmes sont surreprésentées. Ce manque de moyens et de suivi, forcément, se répercute sur la santé des collaboratrices.

Dans quelle mesure pouvons-nous constater l’émergence de nouveaux risques pour la santé des femmes au travail avec la mise en place du travail hybride ?

Pour les managers, la difficulté du travail hybride est de réguler l’organisation du travail, les activités de travail individuelles et collectives, avec des équipes à distance et sur site. Les contraintes et ressources y sont très différentes sur différentes dimensions : charge de travail, espaces de travail, équipements mis à disposition, rapport au management, pratiques collectives… L’Ined observe ainsi dans son étude « Le travail et ses aménagements : ce que la pandémie de Covid-19 a changé pour les Français » que les femmes ont moins accès que les hommes à des espaces de travail sans enfants. Les conditions d‘un télétravail de qualité ne sont donc pas nécessairement au rendez-vous, mais il s’agit d’une problématique rarement soulevée par les collaboratrices, qui souhaitent conserver leur droit au télétravail.

En outre, nous observons encore aujourd’hui que les équipements ne sont pas systématiquement complets pour les métiers n’étant pas télétravaillés avant la crise sanitaire, et dans lesquels les femmes sont plus présentes, comme nous l’évoquions. Avec la mise en place de cette nouvelle forme de travail, certaines missions de ces métiers supports ont également été sous-traitées à d’autres collaborateurs. Une perte de vitesse qui peut faire émerger des problématiques de sens et de reconnaissance.

D’une manière générale, les conditions d’un travail du travail hybride ne sont pas toujours réunies. Cela peut provoquer des tensions dans le collectif de travail, pouvant être au détriment des femmes (isolement, violences au travail et hors travail…).

Comment l’employeur peut-il s’organiser pour adresser ces risques ?

L’Anact intervient auprès des managers, afin de les accompagner dans l’animation de temps d’échange avec leurs équipes. L’objectif : comprendre les contraintes et ressources, en présentiel et en distanciel, de manière à réduire les premières et augmenter les deuxièmes tant que faire se peut. Nous les aidons à identifier et traiter des situations problèmes, car le risque est de survoler ces problématiques ou de les réduire à des comportements individuels. L’idée est d’expérimenter avec eux des outils et des méthodes, afin qu’ils puissent mettre en place des bonnes pratiques qui durent dans le temps, sur la question du télétravail, mais également des transformations organisationnelles plus largement. Ces échanges se font en lien avec les référents télétravail et prévention au sein de l’entreprise. Car pour prévenir les risques du travail hybride pour les femmes et les hommes, un travail collectif est indispensable !

Enfin, pour que le télétravail soit un levier d’amélioration des conditions de travail pour toutes et tous, l’employeur doit impérativement considérer l’enjeu d’égalité en amont de sa démarche. Celui-ci doit viser une organisation véritablement sensible au genre. Si cet enjeu n’est pas posé dès le départ, il est difficile de s’assurer que le télétravail ne va pas renforcer les inégalités existantes, ou en générer de nouvelles inégalités.

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