Formation : une réforme peut en cacher une autre

La réforme de la formation professionnelle continue, entrée en application en 2015, oblige les organismes de formation à repenser leur offre et leur organisation.
Cette réforme remet profondément en question les moyens d’accès à la formation pour les salariés. Elle fait le pari – audacieux et périlleux – de privilégier la qualification et de doter les actifs d’un droit à la formation tout au long de leur vie professionnelle. L’offre de formation ne peut faire l’économie de s’adapter au nouveau cadre légal.

Le marché de la formation en plein blocage
En modifiant le financement, les types d’action éligibles, les mécanismes d’accès à la formation, le fonctionnement des OPCA et l’organisation de la formation dans les entreprises - le tout dans un délai très court - la réforme ne pouvait qu’aboutir à gripper le marché de la formation. Deux diagnostics s’opposent sur cette maladie. Selon les médecins officiels (ministère, initiateurs et organisateurs des nouveaux mécanismes) il s’agit d’une crise d’adaptation passagère qui devrait disparaître assez rapidement dès lors que les acteurs de la formation en auront digéré les changements. De nombreux praticiens du champ de bataille ont une vision un peu plus pessimiste des choses. Ils dénoncent la violence des changements opérés, difficilement supportables pour une organisation soumise à de nombreuses contraintes. Les bénéficiaires (salariés et demandeurs d’emploi) sont souvent  démunis devant la complexité d’un système d’accès à la formation, qui paradoxalement s’est plutôt amplifiée, là où l’on attendait une simplification. L’offre se voit de son côté disqualifiée sur deux moyens d’accès principaux (les droits individuels – le CPF – et la période de professionnalisation). Elle entre dès lors en dépression, se sentant mise en cause sur la qualité même de sa contribution à l’amélioration de l’employabilité de ses bénéficiaires.

Le risque du chacun pour soi
Devant une telle crise, les égoïsmes corporatistes ne sont pas longs à prendre le dessus. Chacun teste les gains qu’il peut en tirer et les plus réactifs sont déjà récompensés. Les langues aujourd’hui, demain sans doute la bureautique et globalement l’offre certifiante de l’Éducation nationale et des organismes de formation publics ou para-publics vont faire en sorte d’entrer dans les conditions très restrictives posées pour obtenir un financement au titre du CPF et de la Période de Professionnalisation. Les grandes entreprises ont pour leur part les capacités de s’adapter en maintenant un effort substantiel de dépenses internes au titre de leur plan de formation.
A côté, il est à craindre que les organismes de formation mal équipés pour délivrer des formations certifiantes ou de trop petite taille, habitués à faire du sur mesure et à travailler sur l’amélioration des compétences, plus que sur l’emballage d’un diplôme, d’un titre ou d’une certification officielle… n’en sortent pas indemnes… s’ils s’en sortent ! Les hululements des hiboux 1 semblent à ce titre se perdre dans le silence de la nuit…

Les pistes d’amélioration
Sur le papier, dégripper le système n’est pas compliqué : remettre du non certifiant dans la période de professionnalisation, ouvrir largement l’inventaire aux formations appréciées massivement par les bénéficiaires, coller au sens premier du socle professionnel commun en permettant à chacun d’acquérir librement les compétences de base incontournables, rendre intuitif et fonctionnel le portail du CPF en supprimant notamment les restrictions liées à la région, la branche et aux listes prédéterminées d’actions éligibles… D’un point de vue global, il s’agirait de faire confiance aux acteurs du marché – consommateurs et formateurs – tout en encadrant les efforts financiers et d’accompagnement vers ceux qui bénéficient le moins de la formation (demandeurs d’emploi, salariés les moins qualifiés, petites et moyennes entreprises).

La question de fond
Cette réforme a néanmoins quelques mérites. Elle libère les entreprises des contraintes fiscales pesant sur l’achat de formation. Elle réactive la réflexion autour des dispositifs permettant d’améliorer l’employabilité. Elle oblige l’ensemble des acteurs de la formation à se poser la question de l’efficacité des produits offerts actuellement. Cette dernière question est particulièrement intéressante.
La réponse proposée par la réforme est la qualification. Au fond, on préjuge que l’offre de formation (massivement composée de formations courtes centrées sur les compétences) serait inopérante pour améliorer l’employabilité. La réforme propose dès lors que les formations soient longues et validées. En quelque sorte, on transpose dans la formation continue les dispositifs de la formation initiale. Un titre, un diplôme, un CQP, etc. seraient des garanties d’adaptabilité aux évolutions rapides des besoins en compétences en perpétuel changement. Doute !?
Et si on abordait la question sous un autre angle ?

Un environnement historique porteur pour la formation
Jamais dans l’histoire de l’humanité la formation continue n’a été à ce point une nécessité absolue. Les évolutions technologiques, les changements d’organisation, la concurrence économique mondiale et l’impact de ces tendances de fond  sur les stratégies individuelles et les comportements rendent incontournables un accès personnel efficace et rapide à l’acquisition de compétences nouvelles et à l’adaptation permanente des compétences acquises.

Ne pas se tromper sur la notion de qualité
Qu’est-ce qui fait la qualité d’une action de formation ? Évidemment cette question est posée par la réforme ! Il est à craindre que l’on aborde la qualité sous l’angle de l’emballage (fonctionnement d’un organisme de formation, procédures d’encadrement de l’achat ou du financement, diplôme des formateurs…). Il est plus difficile, plus coûteux et, parfois même très aléatoire, de mesurer l’impact d’une action de formation sur un individu ou une organisation.
Il reste néanmoins quelques critères qui garantissent l’efficacité d’une action de formation. Tout formateur les connaît : finesse de l’analyse du besoin, implication des acteurs (hiérarchie, bénéficiaire, concepteur et animateur…), adéquation des moyens, notamment en durée, avec les objectifs, progressivité des processus d’apprentissage, accompagnement en situation des apprenants, adaptation des processus pédagogiques…

Ne pas se tromper dans l’adaptation de l’offre de formation
Si l’on croise aujourd’hui la libéralisation du plan de formation avec la réflexion sur la qualité de l’offre de formation, nous pouvons néanmoins tirer profit de cette réforme.
Quels sont les organismes de formation qui survivront ? L’erreur serait de tout parier sur la qualification. Celle-ci ne peut apporter qu’une réponse provisoire aux besoins en termes de compétences. Le diplôme que je passe aujourd’hui sera nécessairement obsolète à très moyen terme. Les entreprises ont besoin de réactivité dans l’entretien et la mise à jour du capital compétences de leurs salariés ou futurs salariés. Dès lors, les organismes de formation doivent remettre profondément en question le packaging actuel de l’offre de formation : la formation courte sur catalogue considérée comme une fin en soi ne peut satisfaire longtemps les besoins du marché.
Les nouveaux moyens pédagogiques peuvent être également trompeurs. Tout miser sur les nouvelles technologies revient « à jeter le bébé avec l’eau du bain ».

Tirer profit de l’exemple des petits organismes
L’excellence dans la formation professionnelle continue repose sur l’adéquation des moyens aux besoins changeants des entreprises. Les petits organismes de formation ont survécu jusqu’alors à la concurrence frontale d’offres « industrielles » de formation sur catalogue parce qu’ils sont souvent impliqués dans la stratégie de gestion des compétences de leurs clients. Il est intéressant de constater que les formateurs indépendants ont fréquemment une relation fidèle avec quelques clients qu’ils connaissent bien et depuis longtemps. Ils s’impliquent dans les évolutions, ils participent à l’analyse des besoins, ils accompagnent les changements, ils suivent les salariés dans la mise en œuvre, ils osent des approches pédagogiques différenciées…

Offrir un accompagnement modulaire d’acquisition de compétences
L’avenir de la formation continue repose sur l’adéquation avec les besoins du marché : réactivité, modularité et accompagnement. Les organismes de formation doivent pouvoir proposer des offres permettant de mixer les moyens d’autoformation avec du présentiel et du retour sur expérience. En complément de dispositifs qualifiants complets, les entreprises et les individus ont besoin de dispositifs de formation centrés sur des gestes professionnels pointus. Ils ont également besoin d’une organisation pédagogique qui puisse s’intégrer dans leurs contraintes organisationnelles (temps, mobilisation séparée des salariés…).
Il faut avoir le courage de remettre en question le contenant (les stages) pour s’attacher à vendre avant tout du contenu (des compétences). Pour cela, les responsables formation, RH et managers sont fréquemment en demande d’aide sur l’analyse des besoins et la formulation des objectifs de formation. Il n’est pas rare qu’ils choisissent par défaut des formations sur catalogue les plus proches des demandes formulées. Notre capacité à les aider dans la formulation de leurs besoins et dans la traduction en objectif de formation, puis en contenu pédagogique et en parcours de formation, voilà le gage de la qualité de notre offre… et les conditions de notre survie.
 
1 En référence aux auteurs des articles du portail d’information CPFormation